Qu'appelle-t-on le spleen baudelairien ?

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Manuscrit ayant appartenu à Charles Baudelaire lors d'une vente aux enchères de ses objets à l'Hôtel Drouot à Paris, le 1er décembre 2009.
Manuscrit ayant appartenu à Charles Baudelaire lors d'une vente aux enchères de ses objets à l'Hôtel Drouot à Paris, le 1er décembre 2009.
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© Sipa, Ginies

Paul Valéry disait de lui qu'il avait le "démon de la lucidité". L'élégiaque Charles Baudelaire a extériorisé des émotions humaines autrefois inénarrables dans ses poèmes et mis en lumière la notion de "spleen". En l'honneur des 200 ans de sa naissance, vendredi 9 avril 2021, zoom sur ce qui est appelé le "spleen baudelairien".

Ses maux, Charles Baudelaire les a transformés en mots, entrés au panthéon de la poésie. Cinq quatrains en rimes croisées publiés, comprenant le premier "Spleen" publié en 1851 avant que les trois autres n'apparaissent dans son recueil "Les Fleurs du mal" (1857) dont la première section s'intitule "Spleen et idéal", font état de son errance psychique. Ils popularisent ce terme anglais à l'étymologie grec signifiant "rate" et utilisé pour décrire une mélancolie profonde. Selon les écrits du médecin Hippocrate consultables dans sa "théorie des humeurs", la rate déverserait dans le corps un liquide noir (la bile) responsable de ce sentiment de tristesse vague et répétitif. Le "spleen" verbalise ce chaos intérieur, cette lassitude journalière, cette crise existentielle sans causes apparentes. À ceci, le poète ajoutent une certaine animalité et des hallucinations qui le rapprochent de ce que le XIXème nommera "dépression". Tout comme ses éditeurs, il est condamné pour "outrage à la morale publique et aux bonnes moeurs" et l'oeuvre jugée morbide, voire maléfique, est censurée jusqu'en 1949.

Baudelaire n'est ni l'inventeur ni le premier utilisateur du terme

À l'aide d'une accumulation de métaphores et toujours en utilisant la première personne, l'artiste conte son quotidien traversé par un mal-être d'abord indicible. "Je suis comme le roi d'un pays pluvieux / Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très vieux / Qui, de ses précepteurs méprisant les courbettes / S'ennuie avec ses chiens comme avec d'autres bêtes. / Rien ne peut l'égayer, ni gibier, ni faucon / Ni son peuple mourant en face du balcon. / Du bouffon favori la grotesque ballade / Ne distrait plus le front de ce cruel malade / Son lit fleurdelisé se transforme en tombeau / Et les dames d'atour, pour qui tout prince est beau / Ne savent plus trouver d'impudique toilette / Pour tirer un souris de ce jeune squelette", écrit l'auteur frustré par son incapacité à vivre.

Avant que Charles Baudelaire ne prenne sa plume, le "spleen" était déjà inscrit au vocabulaire des Romantiques, friands des Hommes moroses et impuissants. À elle seule, la polysémie du nom dévoilait toute la complexité de cet état pesant. Cette idée d'idéal contrarié séduisait les adeptes du lyrisme qui l'utilisaient à foison bien avant la parution des dramatiques "Fleurs du mal"... sans réussir à faire autant de bruit que les vers du Français écorché. Depuis, l'anglicisme s'est frayé une place dans les dictionnaires du monde entier comme le Larousse.

Le spleen n'est pas un mal d'antan

De nos jours, l'usage n'est plus seulement littéraire. Être "en plein spleen" devient une expression pour désigner les malaises constants et angoisses à long terme de chacun. Cette exacerbation des sentiments n'est pas réservée qu'aux artistes et dandys, même si le cliché veut qu'elle soit inhérente aux tempéraments torturés qui érigent la mélancolie en inspiration et la transforment en beauté. Après la mort de Charles Baudelaire, un nouveau spleen ("Le Spleen de Paris" (1969) est d'ailleurs diffusé et l'une des parties est intitulée... "Le Confiteor de l'artiste". Pour autant, le cafard de l'écrivain peut être vécu et compris par tous. En espérant que les lecteurs ne soient pas aussi fatalistes !

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