Domingo ("Popcorn") : "Toute la première génération de youtubeurs s'est fait allumer à la télévision"

Domingo ("Popcorn") : "Toute la première génération de youtubeurs s'est fait allumer à la télévision"Extrait de "Popcorn" présenté par Domingo sur Twitch © Clément Cellier/Cloumzy

, publié le 13 octobre 2022

Le streameur Domingo, dans la vraie vie Pierre-Alexis Bizot, donne sa vision de la plateforme Twitch et analyse les relations entre la plateforme et la télévision. Cette troisième partie vient clore la série d'entretiens accordés à puremedias.com.

Après avoir évoqué son parcours sur la plateforme et ses divers projets, le streameur Domingo* présente dans cette troisième interview sa vision de Twitch et son rapport avec les médias traditionnels, dont notamment la télévision. Celui qui incarne "Popcorn" sur le site d'Amazon depuis quatre saisons détaille par ailleurs son rapport à sa communauté et l'évolution des audiences de la plateforme. Un entretien qui vient clore la série d'interviews que le vidéaste a accordées à puremedias.com. À toutes fins utiles, précisons que cet entretien a été réalisé avant le GP Explorer, au Mans, auquel Domingo a participé.

A LIRE : Domingo ("Popcorn") : "Une partie de Twitch ne se retrouvait pas dans les formats télés"A LIRE : Domingo ("Popcorn") : "On a refusé plusieurs gros invités parce qu'on n'avait pas envie de faire leur promo"A LIRE : Audiences : Grâce au GP Explorer, "Popcorn" avec Domingo bat un record sur Twitch

Propos recueillis par Florian Guadalupe.

puremedias.com : Ca fait plusieurs années que vous êtes sur Twitch. Avez-vous une addiction aux chiffres ? Au nombre de viewers, d'abonnés, etc. ? Domingo : J'ai énormément eu ça. Je suis fan de stats et de chiffres. J'ai une boîte. J'ai des employés. Il y a une pression pour moi mais aussi pour mes treize employés. Si ça se casse la gueule, je fais quoi ? Donc, oui, j'ai eu une énorme addiction aux chiffres. A présent, j'ai une stabilité. Avec Webedia (société éditrice de puremedias.com), nous avons avons créé une très bonne base. Cette addiction - comme vous dites - passe aussi par l'évolution dans le milieu. On l'a beaucoup au début, puis on arrive à s'en défaire quand on arrive à un certain équilibre. Je regarde quand même les chiffres fréquemment parce que je suis curieux. Tout comme les audiences de la télévision m'intéressent. J'aime comprendre ce qui se passe autour de moi. Aujourd'hui, j'ai aussi le recul. "Popcorn", ça marche bien. On fait parfois 60.000 ou 70.000 viewers par soirée. Mais si on ne fait que 40.000, ce n'est pas grave. Si les 40.000 sont contents, c'est le plus important. J'ai une place assez rare sur Twitch. Je suis très libre. Et c'est parce que j'ai passé un certain cap que je suis aussi serein. Ce n'est pas le cas de tous les streameurs, surtout les plus petits.

"L'avantage de Twitch, c'est qu'on peut se poser avec les gens. C'est ce qu'on essaye d'expliquer aux marques."- DomingoPeut-on encore percer aujourd'hui sur Twitch ? Toujours ! Aujourd'hui, les communautés se développent par différentes plateformes, comme Tiktok. Et avec ces communautés, les jeunes créateurs de contenus peuvent streamer. Je ne veux pas opposer les contenus verticaux au streaming, mais l'avantage de Twitch, c'est qu'on peut se poser avec les gens. C'est ce qu'on essaye d'expliquer aux marques. Quand je fais 5h de live, le lien de confiance qui se crée est énorme. Et donc, lors du ZEvent, je fais 575.000 euros sur ma cagnotte, par exemple. Mais ce lien avec sa communauté, ça demande du temps. C'est donc plus difficile et plus long de percer sur Twitch que sur les autres plateformes, dont notamment Tiktok. En revanche, c'est moins éphémère une fois que tu as réussi à te faire une place. Ensuite, quand tu fais partie de la génération des premiers, c'est plus facile. Il y a l'aspect pilier. Puis, qu'est-ce que ça veut dire "percer" ? Se retrouver avec 30.000 viewers un lundi soir ? Je pense que c'est dur du jour au lendemain.

Comment gère-t-on sa propre communauté et empêche-t-on les dérapages sur Twitch et sur les autres plateformes ? Je pense que c'est beaucoup de discussions avec les gens. Sur les sujets importants, il faut faire l'effort de le partager aux gens. J'ai pris beaucoup la parole sur le sexisme sur Twitch. Et il y a la réflexion de : comment tu en parles intelligemment à 5 ou 10% qui n'ont pas compris - c'est beaucoup trop comme pourcentage - et comment tu ne saoules pas les autres 90% ? J'essaye de ne pas tomber dans le rôle de moralisateur. Je ne veux pas être le Dalaï Lama qui sait tout. (rires) J'essaye de faire passer les bons messages et permettre aux gens de réfléchir à certains sujets. Après, j'ai la chance d'avoir une communauté cool et respectueuse. Il faut prendre conscience de l'importance que tu peux avoir auprès de ta communauté. Sur Twitch, il y a un vrai aspect communautaire. J'ai l'impression que tu l'as moins sur Youtube, encore moins sur Tiktok. C'est plus volatile.

Il y a aussi le travail des modérateurs dans les commentaires ou sur le chat, le fil de discussion. Les modos font un énorme travail. Ils permettent d'avoir un chat lisible et de ne pas lire des insultes ou des propos déplacés. Mais il faut laisser parler les gens quand même. Il faut trouver le bon équilibre entre la liberté d'expression et le fait d'insulter quelqu'un. Il est nécessaire de mettre le curseur au bon endroit pour toujours garder un respect dans la discussion.

"La télévision m'avait recontacté, mais pour un projet qui ne me faisait pas envie"- DomingoVous avez travaillé par le passé sur NRJ et beIN Sports. Pourriez-vous aujourd'hui collaborer de nouveau avec des médias traditionnels ? Je ne me l'interdis pas. Mais ce n'est pas mon objectif à tout prix. A l'heure actuelle, je peux faire tout ce que j'ai envie sur Twitch et Youtube. La télévision m'avait recontacté, mais pour un projet qui ne me faisait pas envie. Si jamais ils viennent avec un projet enthousiasmant, je ne me l'interdis pas. Je ne veux pas cracher non plus sur la télévision. En réalité, j'ai la chance de ne pas avoir une énorme pression d'audience, tout en faisant ce que j'ai envie. Je le vois à la télévision, d'un point de vue extérieur. Si je me retrouvais en access et qu'après deux émissions, les audiences ne sont pas bonnes, j'aurais peur qu'on me dise rapidement : "Ciao ! Poubelle !". C'est plus flippant qu'autre chose. Mais je ne sais pas où je serai dans cinq ans. Puis, comment les producteurs vont évoluer à la télé ? Ils essayent de plus en plus d'intégrer des personnalités de toutes les plateformes dans les formats télés. Par exemple, il y avait Just Riadh dans "Les traîtres" sur M6 et Michou dans "Danse avec les stars" sur TF1. Il y a une évolution visible, même si ça reste très codifié.

Il y a aussi un public d'un âge différent à la télévision et sur Twitch. Oui, il y a un facteur générationnel. Je ne pense pas que je parle forcément aux plus de 60 ans, alors que ça fait partie d'une large partie de l'audience de la télévision. Mon public, c'est globalement des 18-35 ans. Mais j'ai parfois des mecs qui débarquent, qui ont 55 ans et qui me disent : "C'est trop bien ce que tu fais". C'est cool ! Je ne veux pas fermer ma communauté uniquement aux jeunes.

"Nos manières de produire et nos audiences intéressent forcément les chaînes télés"- DomingoQue pensez-vous de la stratégie des médias traditionnels qui tentent des formats sur Twitch ?Tout dépend de ce qui est proposé. Le cas intéressant, c'est RMC. Ils sont venus avec une vraie offre. Ils ont diffusé certains matchs d'Europa League sur la plateforme. Ils ont toute une stratégie, avec une diffusion de l'antenne et un peu de réactions. Tout n'est pas parfait. Mais je trouve que ça montre une volonté d'innover et de s'adapter aux nouvelles plateformes. Il ne faut pas que ce soit seulement un écran supplémentaire de la télé ou de la radio, mais plutôt une production d'un contenu exclusif et premium. RMC, j'aurais adoré que la station pousse le format un peu plus loin, en faisant éventuellement appel à des streameurs. Mais je suis content que RMC soit venu sur Twitch avec une proposition de valeur ajoutée. Je sais que les producteurs de télé et les distributeurs réfléchissent beaucoup à ce qu'on peut faire d'intelligent sur le digital et comment croiser les deux mondes. Je suis curieux de voir les évolutions.

Les médias traditionnels se rendent aussi peut-être compte qu'il existe une audience sur Twitch et qu'il y a une part de gâteau croissante qui est en train d'être mangée par la plateforme. Oui, je pense. On commence à le voir au quotidien dans les audiences de la télévision. "Koh-Lanta" a par exemple vu ses audiences baisser depuis plusieurs années. Aujourd'hui, le gâteau est divisé en plein de parts. Il y a la TNT, les chaînes payantes, le replay, Netflix, Twitch, Youtube, Amazon Prime, etc. Il y a limite trop de contenus. Il y a certainement une stratégie de solidification des contenus. Chaque groupe a des stratégies différentes. Récemment, le succès de "Drag Race France" sur le digital montre des possibilités d'ouverture vers de nouveaux publics. En ce moment, il y a aussi un petit débat autour du monopole de Twitch sur le streaming. Ca pose forcément des questions sur la manière de produire du contenu. Ca bouge beaucoup. Nos manières de produire et nos audiences intéressent forcément les chaînes télés. On sent qu'ils se questionnent et qu'ils ne maîtrisent pas encore cette plateforme.

En revanche, il existe également une forme de méfiance des streameurs et des youtubeurs vis-à-vis des médias traditionnels. Je pense que ça évolue quand même. En fait, toute la première génération de youtubeurs s'est fait allumer à la télévision. On nous voyait comme de la merde. On pense forcément à la séquence de Squeezie face à Thierry Ardisson. Maintenant, de plus en plus, ils ont compris et ils n'ont pas le choix. De l'extérieur, certains ont tendance à almagamer les créateurs de contenus avec certains influenceurs. On l'a vu avec le doc sur Magali Berdah sur France 2. On ne peut pas mettre tout le monde dans le même sac. Mais je pense qu'il y a un peu moins de méfiance. La nouvelle génération de Michou et Inoxtag se sont davantage pliés au jeu de la télévision. Ca montre que les relations se sont apaisées.

*collaborateur de Webedia, société éditrice de puremedias.com.

Vos réactions doivent respecter nos CGU.